2 Extrait de Mourir en août

Au mois d’août, les clients sont rares et j’avais donc tout loisir d’observer le comportement de Bonnot. Mon chat. Une bande à lui tout seul. Une fripouille, une crapule, un voyou. Un chat. Allongé dans la flaque de soleil qui décorait la planche me servant de bureau, il lacérait d’une griffe distraite une facture de téléphone que j’avais naguère, et très fugitivement, envisagé d’honorer.

Le lourd bourdonnement d’une mouche endormait l’atmosphère et j’étais à deux doigts de me dissoudre et d’aller rejoindre les grains de poussière qui dansaient dans la lumière.

Bonnot bâilla d’ennui, s’étira et, dressant la queue, m’exhiba le fond du problème avant de filer sur le balcon et de là sur les toits, apportant ainsi la seule réponse valable à mes interrogations existentielles passées, présentes et à venir.

Le téléphone sonna, dérangeant ma flemme. Je faillis ne pas répondre, mais j’ai les tympans fragiles et tendant le bras, je décrochai le combiné :

— Cabinet Fiera, bonjour.

— Salut Ducon ! Je t’appelle pour te refiler un petit conseil.

— Non merci.

Je raccrochai, mais mon téléphone se remit à sonner moins de sept secondes plus tard.

— Cabinet Fiera, bonjour.

— Écoute-moi, fils de pute ! Et si tu raccroches, t’es mort !

Un vendeur né, ce gars-là, du genre à trouver les mots qui font mouche.

— C’est demandé si gentiment. Alors je vous écoute, mais soyez bref.

— On va te proposer une affaire. Une affaire qui concerne la société MC4.

— Ah ouais ? Connais pas. Jamais entendu parler de cette boîte.

— Eh ben, tu vas en entendre causer dans pas longtemps. Un pote à toi va te proposer un boulot qui concerne MC4 et ce boulot tu vas le refuser.

— Vous avez peur que je paye trop d’impôts ? Tant de sollicitude me bouleverse.

Mon interlocuteur eut un genre de ricanement gras évoquant un coït de poulpes catarrheux.

— T’es un marrant toi. Ça me ferait bien bander de m’occuper de toi. Mais si tu te tiens bien sage et que tu refuses cette affaire, tu auras la chance de ne pas me rencontrer.

— Flûte et zut ! Moi qui m’en faisais une fête !

— Fais-le malin si tu veux, mais reste en dehors de tout ça.

Et le butor raccrocha, m’ôtant le plaisir douteux d’avoir le dernier mot.

J’eus à peine le temps de me gratter l’aisselle gauche que le téléphone sonna derechef. Le retour du butor ?

— Cabinet Fiera, bonjour.

— Salut Thomas, c’est Fabrice.

Fabrice.

— Dis-moi Thomas, en ce moment tu croules plutôt sous le boulot ou sous les dettes ?

— Le seul fait qu’ayant reconnu ta voix je n’ai pas raccroché devrait te faire comprendre que tu as affaire à un homme aux abois.

— Alors j’ai un job à te proposer. Mais si tu es pris par autre chose, je vais pas t’emmerder avec ça.

— Ça concerne MC4 ?

Il y a différentes qualités de silence. Et celui qui pour l’heure occupait mon récepteur téléphonique me semblait relever de la catégorie « stupéfaction totale ». Manifestement, je venais de paralyser l’hémisphère gauche de mon vieil ami Fabrice Pontecorvo.

— Allo ! allo ! Y’a quelqu’un dans le poste ?

— Comment tu connais MC4 ? bafouilla Fabrice.

— Je connais pas cette boîte. Et je viens de dire la même chose à un taré qui m’a téléphoné pour m’informer qu’un vieil ami allait me proposer un job concernant MC4 et que j’avais intérêt à le refuser.

Je crus que Pontecorvo allait s’étouffer.

— Quoi ? On t’a menacé ? On t’a dit que j’allais te proposer ce boulot et on t’a menacé ? Mais c’est dingue !

— Et si tu m’en disais un peu plus ? C’est quoi MC4 ?

— Une entreprise high-tech. Elle est dans le collimateur d’un canard local qui a sorti tout un tas de saloperies sur son compte.

— Qui sont toutes vraies, j’imagine.

— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

— Et bien, je présume que si le journal déblatérait dans le vide, ton client l’aurait déjà traîné devant les tribunaux pour diffamation.

Un énorme soupir fit vibrer le combiné.

— Bon, admettons. Il y a peut-être deux ou trois bricoles dans le tas. Mais bon, ce n’est pas mon problème.

— C’est celui de ton client en tout cas.

— Même pas vraiment. Ce qui inquiète mon client ce n’est pas tant ce que raconte le canard, que le fait qu’il y ait une taupe dans son équipe.

— Mais pourquoi me menacer si ce n’est qu’une histoire de cet acabit ? Et avant même que tu me contactes en plus.

Fabrice semblait complètement dépassé. Tout cela faisait tache dans son monde. Mais pas dans le mien.

— J’en sais rien. Mais cela ne me plait pas. Il doit y avoir autre chose de pas clair. Alors oublie ça. J’expliquerai à mon client qu’il doit se trouver un autre enquêteur. Et désolé de t’avoir dérangé avec tout ça.

J’entendis le hurlement déchirant de mon découvert bancaire.

— Du calme vieux, du calme. Je n’ai pas dit que je refusais l’affaire.

— Mais… et les menaces ?

— On va pas s’affoler pour si peu. Avant de prendre une décision, je voudrais juste en savoir plus sur cette histoire de taupe.

— En ce cas, tu resterais dans le registre animalier. C’est ton rayon, les bestiaux.

J’avais connu Fabrice Pontecorvo à l’université, près de vingt ans auparavant. Nous avions préparé ensemble un DEA de psycho puis nos chemins universitaires s’étaient séparés quand je m’étais spécialisé dans l’étude du comportement animal alors qu’il continuait à s’intéresser aux bipèdes.

Il n’avait jamais compris que je délaisse l’étude de mes congénères pour leur préférer la compagnie de ce qu’il avait toujours appelé les bestiaux.

— Tu es vraiment trop con, m’avait-il dit un jour. Tu vas te retrouver avec des patients qui sont incapables de payer leurs séances et bouffent leur thérapeute.

Il avait lui-même fini par renoncer à être psychothérapeute pour devenir consultant. Désormais, c’était pour écouter des histoires d’argent et de pouvoir qu’il était payé, assez grassement, par les entreprises qui l’employaient. Il était plutôt bon dans son domaine et les affaires marchaient bien. C’est ainsi qu’assez régulièrement il faisait appel à moi pour me sous-traiter certains aspects « particuliers » de ses missions.

Car si Fabrice avait renoncé à ses ambitions estudiantines pour se convertir au culte du veau d’or et de l’entreprise réunis, il en allait un peu de même pour moi. Sept ans auparavant, ma vie avait déraillé brutalement : adieu veau, vache, couvée, titres universitaires et thèse sur la communication chez les félins domestiques. J’avais bazardé tout ce qui constituait jusque-là l’essentiel de ma vie et m’étais choisi un nouveau métier, le plus improbable possible pour un intellectuel en rupture de ban : enquêteur privé. C’était romantique à souhait : Bogart, Hammett et tout le fourbi. Un romantisme un peu glauque fait de whisky bon marché, de filles perdues et d’errances nocturnes dans des villes noyées de pluie où les néons se reflètent sur les trottoirs luisants. Un merveilleux programme de déglingue et d’autodestruction.

Ayant survécu au whisky, aux filles et aux trottoirs glissants j’avais fini par aimer ce métier et par le prendre suffisamment au sérieux pour me trouver une raison sociale plus moderne et plus adaptée à mon activité réelle : consultant en intelligence économique et sécurité d’entreprise. Ça en jette non ?

— Bon alors, qu’est-ce qu’il veut au juste ton client ? Qu’on lui trouve sa taupe ?

— Ben ouais. Tu trouves la taupe, il la vire sans scandale et tout le monde est content. Alors, ça t’intéresse ?

Cela ne m’intéressait pas vraiment de traquer un émule de gorge profonde pour le compte d’un PDG peu scrupuleux, mais l’ennui me taraudait le fondement et l’ennui m’a toujours poussé à faire des conneries. Et puis ces menaces téléphoniques avaient un je-ne-sais-quoi d’excitant qui m’encourageait à aller voir plus loin.

Incorrigible suis-je.

Mais bon…

Fabrice causait dans le poste :

— Et si on déjeunait ensemble pour parler de tout ça plus en détail. Tu fais quoi là ?

Je jetais un œil sur mon appartement désert.

— À vrai dire, pas grand-chose : je médite sur les chats.

Silence au bout du fil.

— Les chats ?

— Oui, tu sais ces drôles de bestiaux qui ont la peau percée exactement à l’endroit des yeux.

Texte intégral disponible sur les librairies en ligne suivantes

NosLibrairiesContour

License

Extrait de Mourir en août Copyright © 2013 by Jean-Baptiste Ferrero, Numeriklivres. All Rights Reserved.

Commentaires/Errata

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *